Essay
~ Réjean Peytavin,

Le bataillon des chimères


In French
August 2018
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Dans son introduction à son ouvrage l’Objet-personne, Carlo Severi se remémore une correspondance littéraire au statut exceptionnel entre Franz Kafka et une enfant attristée par la perte de sa poupée - une histoire en apparence anecdotique relatée par sa compagne Dora Diamant. Sous la plume de l’écrivain lui inventant une voix en même temps qu'une destinée, la poupée se voyait dotée d’une existence trépidante ponctuée de voyages à travers le monde. Vivante, sur le plan de la fiction et de l’attachement ressenti par l’enfant, elle était emportée dans de palpitantes aventures qui justifiaient sa disparition et en apportait la consolation. Dans cette situation, la poupée échappait soudain à son statut d’objet pour acquérir une dimension supplémentaire :  elle quittait le rang des choses inanimées.

Comment ne pas déceler un souffle de vie similaire dans les créatures incarnant Les aventures de Jingjing, entretenu ici non par les moyens de l’écriture mais par ceux de la céramique ? Pour la fabrication de cette série de figurines, Réjean Peytavin a utilisé les moules de statuettes d’une petite fille et d’un petit garçon trouvés par hasard lors de sa résidence à Jingdezhen. Représentant de jeunes enfants tenant chacun une pièce porte-
bonheur, ces objets en porcelaine émaillée sont traditionnellement associés ensemble et offerts pour apporter bonne fortune et prospérité dans la tradition Feng Shui. Symboles d’un art populaire et de croyances vernaculaires, ces figurines sont distribuées abondamment dans des boutiques de souvenirs, déclinées sous forme d'affiches et d'autocollants et placardés sur les devantures de boutiques, ou encore dupliquées à loisir sur des sacs plastiques et autres objets usuels.  

Pourtant, de ces figures de l’enfance immuables par convention de représentation, indifférentes aussi bien au passage du temps ou des modes qu’à leur réplication intensive sous l’effet d’une exploitation de masse, il ne reste que quelques indices. Nous distinguons à peine la rondeur du visage poupin, une bouche esquissant une expression de joie doucereuse, l’arrangement de la coiffure en deux chignons caractéristiques, ou la légère inclinaison de la tête en signe de bienveillance. Tandis que seules quelques figurines de petits garçons demeurent suite à un moule trop fragile, Jingjing, la petite fille surnommée ainsi par l'artiste, subi toutes les métamorphoses, marques des projections dont elle est animée.

La teneur des péripéties de Jingjing semble pourtant moins narrative que matérielle. Une partie de la série dévoile les éléments fonctionnels de fabrication et les détourne en intentions décoratives. C’est moins Jingjing que nous identifions que son moule exposé en tant que tel : la forme des bras provenant d'un autre moule est manquante, la cheminée de coulage est encore apparente, les deux tenants de moulage encadrent parfois la figurine jusqu’à se fondre avec elle. Un autre ensemble utilise les aspérités et défauts du moule endommagé comme instruments de changements incongrus. La poupée, amputée, est soumise à des assemblages de matériaux invraisemblables avec une théière, un corps de dragon, des éléments d’architecture ou encore sa propre tête multipliée. Si récits il existe, ce sont ceux des transformations de la matière, des aléas de cuisson, des accidents et des expérimentations magnifiées en une suite de rebondissements haletants. Les ressorts consistent en émaux renversés dont on assume les coulures, en un bout de nez râpé laissé en réserve, en une disparition totale de la figurine sous une glaçure. Il serait aisé de déceler une sorte de sadisme de l'enfance ou des dieux de l'Olympes célèbres pour leurs caprices dans la violence des procédés de transformation : Jingjing est malmenée, démembrée, assemblée, recrée en trois dimensions, démultipliée.

Plusieurs images du croisement des espèces traversent ainsi ses aventures. Il s'agit pour commencer de celle de la Chimère, créature redoutable de la mythologie grecque antique composée d’une tête de lion, d’un buste de chèvre et d’une queue de dragon. Ou encore celle de Fuxi et Nuwa, couple légendaire de la cosmogonie chinoise liés ensemble par leurs corps en forme de serpent dans leurs représentations, et dont la figure féminine serait à l'origine des premiers hommes. La variété des cas d’hybridation et de malformation rappelle également les planches de gravures illustrant l’ouvrage Animaux, Monstres et Prodiges d’Ambroise Paré, ancien premier chirurgien du roi Charles IX. Véritable traité typologique, cette somme de savoirs aux prétentions médicales pour l’époque avançait les théories divines et physiologiques les plus fantasques pour expliquer l'existence d'anomalies physiques depuis l’enfant né bicéphale jusqu’à la licorne. Sur le plan de la génétique, Jingjing est également une chimère contemporaine : elle incarne les manifestations d’hybridation spontanées ou encouragées de l’ADN dans le monde végétal, animal ou humain, la réalisation d'un fantasme démiurgique de modification du vivant défiant le cours de la nature, et le pendant dystopique voire horrifique de telles actions.

Proliférante, Jingjing opère une transformation de la merveille au monstrueux, du Feng Shui au grotesque. Mutante, elle convoque un imaginaire fabuleux autant que celui de la greffe, de la malformation du génome incontrôlée et de l'évolution incontrôlable. Renvoyant aux domaines de la mythologie, de l'alchimie et de la biologie, ses aventures déplacent la fonction spirituelle du modèle d’origine vers celle de métaphore de la mutation. Celles-ci proposent une réflexion sur le rebut, l'impur et la bigarrure comme principe de création et, dans une synthèse qui a tout d'un syncrétisme parodique, elles laissent entrevoir les possibilités inépuisables de l'hybride autant que les effets à venir des manipulations génétiques en des temps accélérés.